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Xénochronies

Labyrinthes, de Jorge Luis Borges, dédicacé par Robert Smithson à Ad Reinhardt.

En 2016, cela fera trente ans que l’écrivain argentin Jorge Luis Borges (1899 – 1986) repose à Genève, au Cimetière de Plainpalais, aussi appelé des Rois. La pensée de Borges, discrète, parfois souterraine, ses réflexions sur les formes du temps – infini, circulaire, bifurquant –, son rapport à l’histoire, à la fiction, à la science, informent profondément le travail d’œuvres singulières jalonnant la deuxième moitié du 20ème siècle, figures autant critiques (Roger Caillois), artistiques (Robert Smithson) que littéraires (W.G. Sebald) – et souvent un peu de tout cela à la fois. Linéarité, points de repères temporels, récits généalogiques, tout ce qui avait pu être enseigné comme les fondements sur lesquels repose notre histoire, notre culture ou notre mémoire sont minés par ces projets qui vont se penser en tant qu’archéologies, constellations, réfutations du temps.

Conçu au travers du prisme d’une géographie Suisse spécifique, ce séminaire propose une navigation dans la matière historique, au rythme d’un temps déréglé, d’un savoir mouvementé. Depuis Genève et les coordonnées spatio-temporelles de la tombe de Jorge Luis Borges, nous tracerons un arc le long du Lac vers Montreux, ou l’écrivain russe Vladimir Nabokov (1899 – 1977) écrivit certains de ses romans les plus spéculatifs : Feu Pâle, construction ironique en abîme, jeu de miroirs complexes, livre-cristal, ou encore, quelques années plus tard, La Transparence des choses, histoire d’amour, reflet d’une vision de la mémoire au prisme d’une histoire naturelle, d’une réflexion sur les choses. Dans Autres rivages, son autobiographie, Nabobokov écrivait d’ailleurs : « J’avoue ne pas croire au temps. J’aime à plier mon tapis magique de manière à superposer les différentes parties d’un même dessin. Tant pis si les visiteurs trébuchent ! ».

Initialement intitulé Speak, Mnemosyne, cet texte, qui date du début des années 1950, constitue, avec la collection de papillons qu’il a constitué en parallèle et qui est aujourd’hui conservée à Lausanne, pointe aussi une direction vers Kreuzlingen, près du Lac de Constance où, dans les années 1920 l’historien de l’art allemand Aby Warburg (1866 – 1929) était interné. En 1923, il y donna une conférence sur le Rituel du Serpent, point de bascule, révolution copernicienne dans l’histoire de la pensée de l’histoire. Manifeste inquiet, visionnaire, cette allocution relie une série d’images photographiques prises en partie par lui au Nouveau Mexique, pointant vers des lieux et des temps différents, de la cosmologie des Indiens Pueblo aux rites de la Grèce Antique. Ici, l’image images ne vient pas illustrer le texte : elle est bel et bien le matériau au travers duquel l’historien voit les trajectoires des formes, au sein d’une histoire envisagée comme terra incognita, faite de hantise et prophéties.

Pour comprendre cette histoire, nous travaillerons sur et avec un ensemble d'artistes d’aujourd’hui : la chypriote Haris Epaminonda, qui produisit aussi il y a quelques années avec l’allemand Daniel Gustav Cramer une Bibliothèque infinie; le néo-zéandais Michael Stevenson au travail rare, énigmatique, qui voit l’histoire en tant qu’ensemble de fables ; le danois Henrik Olesen qui travaille à la radiographie d’histoires invisibles, au sein d’œuvres minimales, autant conceptuelles que politiques ; le britannique Tris Vonna Michell, encore, qui fait de l’art du montage une forme de poésie audio-visuelle ; ou encore le canadien Geoffrey Farmer, qui travailla à une recherche extensive sur l’œuvre du musicien et compositeur américain Frank Zappa.

C’est d’ailleurs dans le courant des années 1960, que Zappa (1940 – 1993) inventa une technique de composition fondée sur la synchronisation en studio de sources sonores a priori impossible combiner, comme si des musiciens jouaient simultanément dans des points de l’espace et du temps différents. Appelée xénochronie, du grec xenos, « étrange », ou « étranger » et chronos, « temps », la méthode de Zappa fut progressivement expérimentée pour culminer dans Joe’s Garage (1979), qui comportait des titres dont les solos de guitare était exclusivement issus d’enregistrements précédents. Jouant de manière empirique avec le rythme, la vitesse, les textures, travaillant avec le hasard, à tâtons ou de manière improvisée, le musicien produisit alors une drôle d’intertextualité, codification occulte de l’écoute à destination d’un auditeur devenant « exégète ». Avec la xénochronie, Zappa entendait aller au-delà de « l’hétérophonie » de Pierre Boulez ou de « l’harmolodie » d’Ornette Coleman : « Dans la polyrythmie ordinaire, on parle de 5 dans l’espace de 4, ou de 7 dans l’espace de 6. Dans la xénochronie, nous travaillons avec de plus grandes unités de temps ; un solo complet à un rythme métronomique spécifique dans l’espace d’un morceau à un autre rythme… C’est un peu comme si Lundi et Mardi s’entassaient dans l’espace de Mercredi… ».

Ce séminaire repose, d’un côté, sur une approche théorique de ces objets et de leurs relations, et est conçu comme un espace d’échange horizontal avec les participants, nourri de leurs propres recherches. D’un autre côté, il incorpore progressivement un temps de production, en collaboration avec un groupe d’étudiants de l’IUAV de Venise. Il ouvre enfin sur des espaces de présentation publique, en partenariat avec le Palazzo Grassi de Venise et la HEAD – Genève. Le séminaire propose en effet aux participants de définir les cadres d’un projet éditorial qui donnera lieu à une série de rencontres entre les deux villes, et à la publication d’un ouvrage. Le séminaire aura ainsi lieu, toutes les deux semaines, entre Genève, Venise et ailleurs. Il se construira progressivement sur quatre semestres, et sera donné en français, anglais et italien. Le nombre de participants est limité.

 

Dates : Lundi 12.10 à 10h, lundi 02.11 à 10h, lundi 07.12 à 10h, lundi 11.01 à 10h

Séminaire-bloc à Venise : du vendredi 20.11 au lundi 23.11

 

 
 

  

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