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Christophe Kihm – Les écologiques

Lors de la deuxième et dernière année du séminaire consacré à l’Immature (2016-17), nous avions mené une enquête guidée par les sciences de la nature et du vivant telles qu’elles se sont développées au 19e siècle, notamment à partir des écrits de Charles Darwin. Il ne s’est en aucun cas agi de produire une histoire des sciences ou du naturalisme, mais de retenir de ce corpus un ensemble de problèmes et de concepts qui nous ont permis de reprendre, par exemple, des questions liées à la domestication (dans ses liens à l’éducation ou à l’exploitation) ou au sauvage (dans son rapport à la « wilderness », aux « enfants sauvages » et aux forêts) et de réfléchir, à partir de leurs extensions, à nos manières d’habiter. Nous avons aussi, en appui sur les recherches d’éthologues cognitivistes portant sur la « féralisation » (M. Bekoff) comme sur les travaux d’anthropologues et de biologistes (comme E. Kohn et T. Deacon), tenté de comprendre sous quelles conditions pouvaient s’ensauvager nos manières de penser, en deçà ou au-delà du langage, et comment cela permettait de reconsidérer les problèmes de l’orientation et de la désorientation.

L’un des grands apports de la théorie de l’évolution de Darwin est de poser l’inachèvement, l’instabilité et l’inaccomplissement comme principes actifs des mondes qui nous constituent et que nous constituons. Toutes les leçons de cette théorie n’ont pas été tirées, en particulier sur le plan métaphysique qui est pourtant sous son immédiate portée critique. Nous reviendrons sur ce point dans le séminaire intitulé « Les écologiques », à travers l’ouverture d’une histoire dont le point d’entrée est l’héritage pragmatique de la pensée de Darwin chez Dewey, chez Mead ou chez James. Car avec la théorie de l’évolution, mais aussi avec les écrits de Darwin sur les émotions se sont développées, Outre-Atlantique, des lignes de pensée qui ont alimenté – outre la zoologie et l’éthologie – la sociologie, la psychologie et l’anthropologie. Cette histoire intellectuelle constitue la première entrée de ce séminaire.

Le pluriel « les écologiques » porte un indice sur deux autres lignes que se propose de suivre ce séminaire. Il marque une double appartenance de l’écologie à des théories qui, d’une part, se définissent comme écologies de la pensée, de la perception ou du comportement (G. Bateson, J. Gibson, la « behaviorial ecology »…) et, d’autre part, des pensées et théories de l’écologie elle-même (J. Lovelock, A. Leopold, R. Carson. J.B. Callicott, A. Naess…). Quels liens peut-on établir entre ces différentes écologies et, plus loin, comment s’inscrivent-elles dans cette histoire intellectuelle ? Un exemple peut suffire pour introduire un élément de réponse à cette question : la théorie « écologique » de l’esprit de Gregory Bateson, figure centrale de ce que l’on a appelé « l’école de Palo Alto », se situe à la croisée de la cybernétique et de la zoologie. Les deux termes de ce singulier nouage traversent les « écologies » et parfois les distinguent selon qu’elles s’en remettent à des approches formelles et systémiques de type cybernétique ou à des approches biologiques ou naturalistes. Différentes conceptions de mondes en sont issues, qui n’accordent pas la même place a l’(in)stabilité et à l’(in)achèvement.

On retrouve donc, avec « les écologiques », cette tension entre le vivant et le machinique, qui a animé toute la pensée occidentale de la nature, mais sous des termes nouveaux et dans des mélanges (plus que dans des oppositions) souvent inattendus.

En étudiant ces relations et en suivant ces lignes, nous poursuivrons les réflexions engagées sur nos manières d’habiter, d’agir, de nous relier, de nous orienter et de penser. Mais nous ne laisserons pas tomber les arbres (E. Zürcher) ni ne négligerons les animaux (P. Shepard, D. Griffin, L. Liebenberg), car ils participent pleinement de cette histoire et ont leur(s) mot(s) à dire : à nous de savoir les écouter et les traduire.

Nous tenterons enfin, et cela constituera la dernière ligne de ce séminaire, de faire migrer ces écologies dans d’autres contextes : en nous demandant, par exemple, ce que serait une théorie et une pratique écologiques de l’exposition.  

 

Il n'est pas demandé de travaux aux étudiants de ce séminaire. Mais leurs suggestions sont les bienvenues.  

 
 

  

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